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La voix des communautés juives d’Algérie

Longtemps absente de la littérature mémorielle, la voix des communautés juives d’Algérie s’est faite progressivement entendre à travers des fictions hautes en couleurs, fortes en émotions. Des auteurs de générations différentes revisitent aujourd’hui leurs racines familiales et tirent vers la lumière un héritage douloureux. 1962 : le choc de la guerre d’Indépendance, l’exil brutal vers la France principalement, ou vers le jeune Etat hébreu a été enfoui par les familles déracinées, condamnées à s’adapter pour survivre. Tout regard vers le passé - source de souffrance, a été banni.

La voix des communautés juives d'Algérie

Longtemps absente de la littérature mémorielle, la voix des communautés juives d’Algérie s’est progressivement fait entendre à travers des récits hauts en couleur, lourds d’émotion. Des auteurs de générations différentes, peu à peu, revisitent leurs racines familiales, tirent vers la lumière un héritage douloureux.

De la « Toussaint rouge », le 1er novembre 1954, au referendum sur l’indépendance du 1er juillet 1962, huit années de violences ont mis fin à la longue présence juive en Algérie. L’exil brutal, vers la France principalement, a été enfoui par les familles déracinées, condamnées à s’adapter pour survivre. Tout regard vers le passé, source de souffrance, a été banni ; le traumatisme, refoulé derrière un folklore de façade.

La « troisième génération », née en France métropolitaine, a ouvert la brèche.

Une première voix discrète, sensible, celle de Rachel Samoul, dans son recueil de nouvelles « Bouquet de Coriandre », évoquait Aïn Temouchent, la ville natale de sa mère et de son père, le président de la communauté juive d’Aix en Provence, la ville d’accueil. « Jacob, Jacob » de Valérie Zenatti, restituait le destin tragique de son grand-oncle, mort pour la France à 19 ans, loin des siens, en 1945. Dans « Le tailleur de Relizane », Olivia Elkaïm renouait avec le vécu déchirant de son grand-père et de son père, trop longtemps occulté. En hommage aux « Méditerranéennes » de sa famille, côté maternel, Emmanuel Ruben réécrivait leur histoire sur plusieurs générations.

Les auteurs, nés en Algérie, se sont plus rarement exprimés. Monique Zerdoun, chercheuse émérite au CNRS, a quitté son Algérie natale à 19 ans. Tout récemment, elle nous a offert un superbe roman, L’éclat singulier du lapis-lazuli, qui emprunte les chemins du Constantinois, comme Valérie Zenatti, comme Emmanuel Ruben. Le réalisateur Jean-Pierre Lledo, né en 1947 à Tlemcen, n’a quitté l’Algérie qu’en 1993. Dans un documentaire fleuve, Israël, le voyage interdit, et un récit autobiographique, Le voyage interdit : Alger-Jérusalem, il interroge ses identités.

Chacune de ces voix révèle un pan de sa relation intime avec le pays de ses ancêtres, à quoi obéit la nécessité d’écrire cette histoire.

« Dans mon recueil de nouvelles, l’Algérie est présente à la manière d’un palimpseste — souligne Rachel Samoul. Les nombreuses traditions juives oranaises qui m’ont été transmises se retrouvent dans mes textes, sans trace de nostalgie cependant. J’écris sur mon désir de liberté, sur le besoin de me distancer des pressions familiales étouffantes tout en reconnaissant la prégnance de ces traditions. J’avais besoin de mettre les choses ensemble par l’écriture. Je suis née en France, je vis en Israël, qui est mon pays, mais je porte en moi de manière omniprésente mon appartenance juive « sépharabe ». Juive-sépharade par ma mère, juive-arabe par mon père ».

C’est la photo d’un jeune homme au regard magnétique, entouré de trois camarades, présente chez sa grand-mère, qui a été le déclencheur du désir de Valérie Zenatti de raconter l’histoire de Jacob, le frère de son grand-père. Soldat de deuxième classe, il était parti de Constantine en juin 1944, avait participé au débarquement de Provence, puis était mort au combat quelque part en France en 1945, à l’âge de 19 ans. Un jeune homme relégué aux oubliettes de la mémoire familiale, que l’on n’évoquait jamais.

« J’ai tourné autour de ce roman pendant plusieurs années mais je ne savais pas comment entrer dans cette histoire qui se situe entre l’Algérie et la France. Mes grands-parents, mes parents sont nés en Algérie, ma mère à Constantine, mon père à Alger et moi, qui suis née en France huit ans après l’exil brutal, j’ai toujours eu le sentiment physique d’avoir un pays derrière moi, un pays englouti dont je n’avais aucune trace et surtout où le retour était impossible, inenvisageable. »

La jeunesse de Valérie a été bercée par les récits de cette ville imposante de Constantine, de la vie de misère dans le quartier juif mais pleine de l’amour transmis par les femmes à travers les plats traditionnels qu’elles préparaient. « J’ai commencé à remonter la trajectoire de Jacob à partir de cette photo et d’un cahier d’école de 1940 merveilleusement calligraphié. Cela m’a permis d’entrer en empathie avec lui, jusqu’à redonner vie à cette branche coupée de ma famille. Le temps de l’écriture de ce roman a été extraordinaire. Grâce à ma grand-mère, j’ai pu restituer la vie juive de Constantine comme si elle avait été puisée à la source. J’ai capté les non-dits, comme la violence familiale, la violence de la guerre d’Algérie, pour en faire un roman, sans porter de jugement. » Sans jugement, ce qui pourrait expliquer que « Jacob, Jacob » ait été traduit en arabe et édité à Alger, après l’avoir été, par ailleurs, en hébreu.

« Le tailleur de Relizane est un roman autobiographique dont l’écriture m’a offert de me retrouver en présence de mes grands-parents, morts en 2010 — explique Olivia Elkaim. L’écriture a été très agréable, libératrice. Je le portais en moi de longue date. Je cherchais à lever le voile sur une période dont on m’avait parlé, mais les larmes de mon père quand il essayait de revenir sur son enfance m’empêchaient de m’approprier l’histoire familiale. »

Olivia Elkaim, née en 1976, en France, a entrepris d’aborder le passé de ses ascendants en journaliste afin de s’accaparer la réalité et la transmettre, avant de le retravailler de façon romanesque. Elle s’est colletée à « l’énorme refoulé collectif et familial » concernant l’histoire de l’Algérie. « Il y a quelque chose de propre à ce pays dans la nostalgie qu’il suscite. Les Juifs ont une autre histoire que celle des pieds-noirs.

Nous, les Juifs-arabes, nous portons une fissure en nous, du fait de notre double identité. La coupure de 1962, l’arrivée atroce en métropole, a entraîné l’occultation de là d’où l’on vient. Jamais mon père n’a dit qu’il était Juif, ni qu’il était de là-bas. Il pouvait se dire Français. » Avec une grande loyauté, l’auteure fait œuvre de transmission du vécu de son grand-père qui aspirait au fond de lui à rester à Relizane, dans l’Algérie indépendante. Le départ précipité, dans le dénuement, la survie, sans aide aucune de la France, ne permettait pas à ces exilés de prendre la distance nécessaire pour réfléchir à ce qu’ils avaient subi. La troisième génération, celle d’Olivia, peut enfin explorer par l’écriture l’exil et la douleur. Pour autant, avoue l’auteure, « le traumatisme de l’exil est un vrai gros problème. Je porte la crainte de l’exil à chaque fois que je dois me rendre dans un aéroport ou une gare. Je n’aime pas être déplacée. Et apparemment, j’ai transmis cela à mes enfants ».

Emmanuel Ruben, qui emploie le néologisme de « Nostalgériques » dans Les Méditerranéennes, n’éprouve pour sa part aucune nostalgie de l’Algérie de ses ancêtres côté maternel et l’écriture de son roman n’obéit pas à un objectif mémoriel. Le suicide mystérieux et tabou de son grand-père, à Guelma, en 1957, est l’épicentre de la saga familiale qu’il réinvente, tout en respectant les faits historiques. « J’avais besoin de remonter le temps et de reconstituer tout le contexte pour aborder ce drame aux répercussions importantes pour ma famille et pour moi. » Il a consulté les Archives Nationales d’Outre-Mer, à Aix en Provence, et a pu retrouver les premiers actes d’état civil de ses ancêtres, datant de 1845. « J’ai retrouvé surtout le dossier presque complet de mon grand-père. Un faisceau d’éléments peuvent contribuer à un suicide. J’ai évoqué dans le roman ceux qui se rattachaient à la situation en pleine guerre d’Algérie, mais je ne voulais pas me focaliser uniquement sur ces huit années, sur les 132 ans de présence française, alors que l’on parle de millénaire pour la présence juive. J’ai voulu raconter aussi les moments heureux, mais je me suis fait rattraper par l’histoire ». Et de conclure : « Ce roman a été pour moi libérateur des tabous familiaux auxquels je me suis heurté. Je me suis placé de façon à voir les membres de ma famille comme des étrangers. Ce livre a changé ma vie. Je quitte ma maison sur les rives de la Loire pour celles de la Méditerranée du Sud de la France, car je me sens Méditerranéen. »

Originaire de Guelma, à mi-chemin entre Constantine et Bône, Monique Zerdoun est l’une des rares voix de la première génération à avoir transmis le passé oublié des Juifs algériens. Rue de la mémoire félée, paru en 1990 (Albin Michel), décrivait les relations entre les petites gens à travers l’amitié de deux fillettes, l’une juive, l’autre musulmane, dans le village imaginaire de Aïn el Kelma — la source de la parole.

Ce village inventé, quelque part au milieu de l’est sauvage du Maghreb al-Aswat, ce « Maghreb du centre » qui ne s’appelait pas encore l’Algérie, est le miroir fidèle de tous les villages perdus où des petites communautés juives autochtones isolées ont maintenu héroïquement les traditions du judaïsme. Son dernier roman, L’éclat singulier du lapis-lazuli, retrace l’histoire de ces communautés coupées du monde et le plus souvent méprisées, entre 1830 et 1870, période charnière marquée par le départ des Ottomans après trois siècles de domination, la fin du statut de dhimmis, jusqu’à l’accession à la nationalité française imposée par le fameux décret Crémieux.

Le protagoniste de ce récit foisonnant, Raphaël ben Israël, va réaliser son rêve d’enfant : devenir « sofer » — copiste des rouleaux sacrés —, malgré sa grande misère matérielle. Par ce biais, en bonne conteuse qu’elle est, Monique Zerdoun fait revivre le monde de ces « perdants magnifiques » dont plus aucune trace ne subsiste. Elle-même a quitté l’Algérie à l’été 1961, après sa première année à l’Université d’Alger, pour un séjour en Angleterre, sans savoir que plus jamais elle ne reviendrait. Son père, Receveur des Postes, avait accepté sa nomination en Charente maritime. « Après huit années de guerre atroce qui ont terni mon enfance et ma jeunesse, je n’ai éprouvé aucun regret à quitter l’Algérie. Je me suis consacrée à mes études, mon foyer, ma carrière au CNRS. Et puis un jour, l’Algérie m’est revenue comme un boomerang et ne m’a plus quittée. Ma culture est clairement arabo-musulmane, cela m’appartient, mais je ne suis pas nostalgique d’un pays qui ne veut pas de moi, de nous, les Juifs. Par l’écriture, je veux réhabiliter la mémoire de ceux qui nous ont précédés et sans lesquels nous ne serions pas là, ceux qui se sont entêtés malgré les malheurs, l’oppression, le mépris, à garder le judaïsme vivant. Ce n’est pas l’Algérie qui m’intéresse, mais le souvenir des petites gens oubliées. »

Parcours singulier que celui de Jean-Pierre Lledo qui revendique une présence de 26 générations de juifs sur le sol algérien du côté de sa mère. Elevé dans une famille où le père était un militant communiste, il a obtenu vaille que vaille la nationalité algérienne à 20 ans, en 1967. Après des études de cinéma à l’université Lumumba en URSS, il revient en Algérie avec son épouse et pratique son métier de réalisateur. Mais il échappe in extremis à sa mise à mort par les islamistes à l’été de 1993. Direction la France où il ne se sent pas à sa place, bien qu’il en parle parfaitement la langue. A son insu, lui qui ne s’était jamais perçu comme juif, ignorant tout du judaïsme, va finir par devenir un citoyen israélien à la faveur d’un concours de circonstance, lié au cinéma, son métier et sa passion. Dans « Le voyage interdit : Alger-Jérusalem » publié en 2020, il se fait le biographe de lui-même dans cette émouvante autofiction centrée sur la quête identitaire. La même année sort sur les écrans son film documentaire « Israël : le voyage interdit » d’une durée de 11 heures où il développe ce parcours et cette quête uniques.

Sous le regard sensible et profond de ces auteurs talentueux, une part du passé des communautés juives algériennes s’imprime à nouveau. Ce passage du témoin aux générations futures fait écho à celui d’autres récits, d’autres âmes oubliées, englouties dans les fissures du temps.

Crédit photo: Rachel Samoul : Mariage de Jeannine Soussan avec Alfred Samoul en 1957 à Ain-Temouchent

Références :

Bouquet de coriandre, Rachel Samoul, ed.Complexe. 2007

Jacob, Jacob, Valérie Zenatti, ed. L’Olivier. 2014

Le tailleur de Relizane, Olivia Elkaim, ed. Stock. 2020

Le voyage interdit : Alger-Jérusalem, Jean-Pierre Lledo, ed. Les Provinciales. 2020

Les Méditerranéennes, Emmanuel Ruben, ed. Stock. 2022

L’éclat singulier du lapis-lazuli, Monique Zerdoun, ed. Auteurs du monde. 2022

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