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Pessah : lorsque les enfants prennent la parole

Pessah est la fête de la liberté, certes, mais c’est avant tout la fête de l’éducation. Si le plateau du Séder est au centre de notre table de fête en cette soirée si spéciale, l’enfant est au centre de notre attention. Pas l’enfant roi, mais l’enfant nouveau maillon de la chaîne multimillénaire de la transmission juive. Cet enfant, aux yeux émerveillés devant la matsa, porte en lui la nouvelle génération que nous souhaitons elle aussi libre et fière de ses valeurs.

Pessah : lorsque les enfants prennent la parole

La soirée du Séder — littéralement soirée de « l’ordre », titre admirablement optimiste, lorsque nous voyons le joyeux désordre qui habite cette cérémonie pleine de vie — est un réel dialogue entre l’enfant qui interroge et les parents qui réfléchissent avec lui pour faire vivre son héritage : l’histoire de la sortie d’Égypte et les miracles que D.ieu a déployés pour délivrer son peuple de l’oppression. Les questions ne sont pas l’apanage exclusif des enfants, elles sont posées par toute personne curieuse qui manifeste de l’intérêt et souhaite réfléchir.

L’image ancestrale symbolique décrite par la Haggadah est celle de quatre enfants assis autour d’une table : le sage, le Racha — ou enfant terrible et agressif —, le simple et celui qui ne sait pas poser de questions.

D’où proviennent ces quatre catégories ? Quelle est la source de ces quatre attitudes différentes au Séder de Pessah ? Pourquoi, pour introduire nos quatre protagonistes, disons-nous « Béni soit celui qui a donné la Torah au peuple d’Israël » ?

La réponse est simple : à plusieurs reprises, la Torah nous prévient que nos enfants viendront nous interroger sur leurs racines et le sens de toute la cérémonie du Séder — dans Chémot à deux reprises, aux chapitres 12 et 13, puis dans Dévarim, au chapitre 6. Le fait intéressant est ces questions ne sont pas identiques et les réponses varient aussi.

C’est ici qu’apparaît tout le génie d’un enseignement destiné à traverser les générations et atteindre l’éternité. La Torah n’est pas et n’a jamais été une religion dogmatique aux réponses monolithiques. La sortie d’Égypte et le droit à une vraie liberté doit et peut parler à chacun, qu’il soit simple ou sage, docile ou révolté. Chacun, avec son tempérament et les défis de son époque, à condition de chercher honnêtement la vérité, peut trouver dans son enseignement une réponse qui remplira sa vie de sens.

Le but de notre réflexion est de montrer la profondeur cachée derrière ce dialogue au premier abord simpliste.

Penchons-nous sur le texte pour en saisir la richesse du sens.

Contrairement à la Haggadah qui mentionne le Sage en premier, nous allons commencer par le Simple.

D’après le texte biblique, sa question basique est antérieure aux autres : « Qu’est-ce que cela ? » Elle apparaît dans Chémot 13, bien avant la question très élaborée du Sage qui n’apparaît que dans Devarim 6. Ceci vient nous rappeler que l’approche d’un Juif doit toujours faire précéder le « quoi » au « pourquoi ».

Si l’esprit critique et cartésien des Lumières coule dans nos veines, il ne faut pas oublier que le peuple juif a mérité la Révélation par une phrase surprenante : « Naassé Vénichma », traduit par « Nous ferons puis nous comprendrons ». Il est nécessaire d’entendre l’enseignement, de l’intégrer réellement, avant de passer à l’étape suivante non moins importante : demander pourquoi, voire remettre en question pour approfondir à nouveau. Pour devenir réellement sage, il faut accepter de passer par la case du simple, ce qui nous permet d’apprendre avant de philosopher.

La question suivante est celle du Sage : « Que sont ces témoignages, décrets et lois que l’Éternel notre D.ieu nous a ordonnés ? » La question est détaillée et précise, le Sage souhaite tout comprendre. Nous nous attendions ici à une réponse circonstanciée. Attente déçue, car la réplique est surprenante : « Tu lui enseigneras les lois de Pessah : on ne prendra aucun dessert après l’Afikoman ! »

En quoi est-ce capital ?

Il est rigoureusement exact que le père et l’enseignant, confrontés à un enfant doué d’un esprit profond et affuté, doivent satisfaire ses demandes de connaissance, abreuver sa soif de savoir. C’est le sens de la première partie de la réponse : « Enseigne-lui ce qu’est Pessah. »

Au-delà de cela, ils doivent le prévenir d’un danger qui menace les personnes intelligentes : l’intellectualisme. Tout peut être ramené aux faits intellectuels — ce qui rappelle un peu la vision d’Herbart au début du XIXe siècle. Tout n’est qu’objet de spéculation, modélisation, dissection, privant la vie de toute émotion et affectivité. L’être humain se désincarne en une froide machine à calculer toujours précise, combinant les causes et les conséquences. La réponse donnée à cet enfant a la douceur de la madeleine — ‘hametz ? — de Proust : « Si tu veux vivre comme un homme, il ne faut jamais perdre le goût de la matsa. »

On ne consomme pas de dessert après l’Afikoman, dernier morceau de matsa consommé du repas pour garder son goût en bouche. Les enseignements doivent être compris, approfondis, mais aussi ressentis et savourés. L’affect construit aussi notre personnalité.

Nous abordons maintenant le sujet le plus surprenant de notre réflexion : la question du Racha, généralement traduit par méchant ou pervers.

La source de sa question se trouve dans Chémot 12,26 : « Lorsque vos enfants vous diront : “Qu’est-ce que ce travail pour vous” ?” » Dans le texte biblique, la question des autres enfants est introduite par « lorsque vos enfants demanderont ». C’est une question qui attend une réponse. Le Racha, en revanche, assène son opposition : « Pourquoi nous imposez-vous un tel labeur ? Pourquoi devrions-nous subir le Maror et son amertume ? Pourquoi y a-t-il autant de lois pesantes ? » La réponse claque, impitoyable : « C’est pour cela que Hachem a agi pour moi en me faisant sortir d’Égypte. Moi et pas toi, car si tu y avais été tu n’aurais pas été libéré. »

Nous restons ébahis devant la violence de la réponse : ceux qui ne sont pas sortis d’Égypte sont morts durant la plaie de l’obscurité. La réponse à l’enfant rebelle serait donc « Tu mériterais de mourir » ?

Les enfants rebelles ne manquent pas. Est-ce vraiment cela, la solution que préconise la Torah : une réponse implacable ?

Une telle réponse est aujourd’hui impensable. Aucun enfant ne progressera grâce à une telle réaction, ni aujourd’hui ni, semble-t-il, lors des siècles précédents. La stigmatisation et la terreur ne permettent pas de faire grandir un enfant.

Nous allons relire ce texte soigneusement pour en extraire le sens profond, au-delà de la couche superficielle du sens, tel que nous le transmet Rabbi Moché de Koubrin (1783-1858).

Le Racha est défini dans la Haggadah comme « celui qui s’exclut de la communauté et renie D.ieu ».

Il existe des enfants différents, dont les capacités, les tempéraments les empêchent de rentrer dans le moule d’une éducation standardisée. Ils sont plus rapides ou plus lents que les autres, refusent les idées reçues et remettent en cause les règlements. Dans un système trop rigide, l’électron libre est éjecté. Hors du système, sa stabilité psychologique et son égo sont remis en question. Il s’interroge : « Qui a de la valeur : le système qui me rejette ou moi ? »

Pour se protéger, le rebelle n’a d’autre choix que de nier toute légitimité au système et aux valeurs qu’il représente. Le Racha, isolé, se retrouve exclu de la communauté et rejette même D.ieu. Vous retrouverez ce processus mental chez Jean Valjean de Victor Hugo, enfermé aux galères de Toulon: « De souffrance en souffrance, il arriva peu à peu à cette conviction que la vie était une guerre ; et que, dans cette guerre, il était le vaincu. Il n’avait d’autre arme que sa haine. […] Après avoir jugé la société qui avait fait son malheur, il jugea la providence qui avait fait la société, et il la condamna aussi. »

Notre réponse sera : « Si tu étais en Égypte, tu ne serais pas sorti. »

En effet, «en Égypte, le peuple juif te ressemblait étrangement », lui dit-on. Un peuple écrasé, dépourvu de toute identité humaine, nourri de souffrance et de désespoir, qui en avait oublié jusqu’à son D.ieu. La première étape de notre délivrance spirituelle fut le premier commandement que nous avons reçu: la sanctification du nouveau mois lunaire (Chémot 12:2). Alors que la nuit est absolument obscure, D.ieu annonce qu’un nouveau mois débute et que la lumière de la lune va aller en grandissant. De ce peuple obscur et plongé dans le néant va germer un « peuple de prêtres et une nation sainte ». D.ieu ne désespère jamais de l’homme, qui peut toujours se relever. La perception défaitiste du Racha nous aurait condamnés à l’esclavage éternel en Égypte. « Si nous pensions, comme toi, nous y serions restés. Mais toi, exactement comme nous, tu as toujours la possibilité de rayonner. »

Il faut bien comprendre que ce discours ne suffit pas. La Haggadah continue en nous conseillant « d’agacer les dents du rebelle » par notre réponse. Le rebelle souffre terriblement et ses paroles nous blessent, ses morsures sont cruelles et dangereuses. S’il attaque et méprise, pour notre protection, nous devons lui écrêter les dents. Si nous savons entendre le cri de l’âme de ce Juif qui souffre, les morsures ne pourront plus nous blesser, car ses attaques ne seront alors plus personnelles, elles ne sont que l’expression d’un mal-être profond, d’une recherche de vérité.

Si nous prenons 570 — valeur numérique du mot Racha (רשע) —, à quoi nous retirons 366 — valeur des dents du Racha (Chinav, שניו) —, il ne reste plus que 204, exacte valeur du Juste — le Tsadik (צדיק).

Derrière chaque Racha se cache un Tsadik — un Juste —, duquel nous ne désespérons jamais et qu’il faut avoir la grandeur de percevoir. C’est là le sens profond de la réponse de l’éducateur de la Haggadah faite au Racha.

Nous abordons enfin le quatrième enfant : celui qui ne sait pas poser de question.

La Haggadah nous donne une suggestion étrange : « At » — « tu » au féminin — « Pétah » — ouvriras le dialogue.

Le sujet est féminin mais le verbe est masculin. Ce déséquilibre nous enseigne que l’essentiel de la transmission pour un jeune enfant passe par le sentiment, l’affect. Ce discours est plus maternel et l’atteindra bien plus qu’un discours abstrait et mathématique, qu’il entend souvent du côté paternel. Il est indispensable de faire vivre nos valeurs, d’apprendre à en ressentir la beauté et la puissance à nos enfants. Mais, ici réside aussi un enseignement de base pour tout éducateur.

Dans les concepts cabalistiques, la dualité masculin/féminin est souvent comparée au couple générateur/récepteur. En général, la relation maître/élève est un échange entre le maître, générateur de savoir, et l’élève, censé recevoir et assimiler les connaissances dispensées. Conceptuellement, le maître est donc masculin et l’élève féminin.

Cependant, nous enseigne Rabbi Chmouel de Sohotchov (1856-1926), auteur du Chem miChmouel, le vrai enseignant est celui qui amène son élève à un tel niveau de maturité que ses questions, puis sa réflexion, apporteront au maître lui-même une nouvelle profondeur. Le maître se retrouve donc féminin, récepteur devant son élève. Le vrai maître espère devenir un jour l’élève de son propre apprenti.

Lorsqu’on parle à un enfant, aussi petit soit-il nous dit la Haggadah, il faut voir en lui le maître de demain en construction.

Voici quelques pistes de réflexion qui introduisent cette si belle soirée du Séder où chacun des quatre enfants qui vivent alternativement en nous reçoit sa réponse. Parce que chaque jour, nous sommes parfois sages, parfois rebelles, parfois simples et assez souvent ignorants…

De nos jours, nous disait le Rabbi de Loubavitch, s’est ajouté un cinquième enfant : celui qui n’est même pas à table. Lui non plus ne peut être oublié, car une table de Séder ne pourra jamais être complète tant qu’un des enfants ignore qu’une porte vers la liberté s’ouvre ce soir-là.

Mon Maître, Rav Moché Shapira, enseigne que Mitsrayim — l’Égypte — se lit aussi Metsar-Yam. C’est littéralement l’étranglement de l’infini de l’océan. En Égypte, tout l’infini qui se trouve en l’homme était enfermé et confiné. À Pessah, D.ieu nous ouvre toutes les portes pour sortir de nos étroitesses personnelles et libérer l’infini que nous portons au fond de nous.

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