L’ascension extraordinaire d’un génie médiéval
Au tournant du premier millénaire, dans l’Espagne musulmane resplendissante de culture et de savoir, émerge une figure aussi exceptionnelle qu’improbable : Rabbi Chmouel Ha-Naguid, connu en arabe sous le nom d’Ismaïl ibn Naghrella. Né à Cordoue en 993 dans une famille de commerçants originaire de Mérida, cet homme devait incarner l’apogée de l’intégration juive dans la société andalouse et demeurer, à ce jour, l’une des personnalités les plus influentes de l’histoire juive médiévale.
Sa trajectoire relève du prodige. Élevé dans la capitale du califat omeyyade, le jeune Chmouel reçoit une éducation exemplaire. Sous la tutelle du grand Rabbi ‘Hanokh de Cordoue, il maîtrise la littérature rabbinique et talmudique.
Ce même Rabbi ‘Hanokh a une histoire extraordinaire. Rabbi Avraham Ibn Daoud raconte que, vers l’an 990 de l’ère vulgaire, quatre sages éminents embarquèrent depuis le port de Bari, en Italie, dans le but de ramasser de l’argent pour le mariage d’une jeune fille démunie. Au cours de leur voyage, ils furent capturés par des pirates et rachetés par des communautés juives de divers pays : l’Égypte, Kairouan en Tunisie, l’Espagne. Ces quatre sages apportèrent ainsi une contribution significative à l’étude de la Torah au sein des communautés juives d’Espagne et d’Afrique du Nord. L’un d’eux était le père de Rabbénou ‘Hananel, un second, qui s’appelait Rabbi Moché, était accompagné par son fils, qui n’est autre que ce fameux Rabbi ‘Hanokh…
Parallèlement, le jeune Chmouel étudie la grammaire hébraïque auprès de Yehouda ‘Hayyouj, père de la philologie hébraïque, tout en se perfectionnant en arabe, en latin et même en berbère. Cette formation pluridisciplinaire, qui englobe l’astronomie, la logique et l’exégèse biblique, le prépare à un destin hors du commun.
En 1013, la guerre civile qui déchire Cordoue lors de la conquête berbère, force Chmouel, comme tant d’autres Juifs, à l’exil. À l’âge de vingt ans, ruiné et seul, il s’établit à Malaga où il ouvre modestement une boutique d’épices. C’est là que le destin bascule. Sa maîtrise exceptionnelle de la calligraphie arabe attire l’attention d’une servante du vizir de Grenade, Abu al-Kasim ibn al-Arif, qui lui demande de rédiger des lettres pour son maître. L’élégance du style et la profondeur des idées contenues dans ces missives impressionnent tellement le vizir qu’il convoque leur auteur au palais.
Dès lors, l’ascension est fulgurante. De secrétaire personnel, Chmouel devient conseiller politique indispensable du vizir, qui reconnaît en lui un génie stratégique. Sur son lit de mort en 1027, Ibn al-Arif confie au roi berbère Habbous al-Mouzaffar que ses succès politiques devaient tout aux conseils de son secrétaire juif. Libéré de tout préjugé religieux, Habbous nomme Chmouel, âgé de 35 ans, comme son scribe et conseiller personnel. Il le nommera par la suite ministre des finances puis ministre de la Guerre et enfin Grand vizir, lui confiant la direction des affaires diplomatiques et militaires du royaume. La communauté juive, consciente de cette élévation sans précédent, lui décerne le titre honorifique de « Naguid », le Prince, titre qui lui sera confirmé par Rabbénou Haï Gaon, l’un des derniers grands dirigeants juifs de Babylone.
Le commandant des armées de Grenade
L’aspect le plus extraordinaire de la carrière de Chmouel Ha-Naguid réside dans ses fonctions militaires. Lorsque Badis, le fils d’Habbous, monte sur le trône en 1038 grâce au soutien politique de Rabbi Chmouel, ce dernier devient non seulement vizir en chef, mais également commandant des armées musulmanes de Grenade. Cette nomination d’un Juif à la tête d’une armée islamique constitue une violation flagrante du Pacte d’Omar, qui interdit aux dhimmis, les « protégés » non-musulmans, d’occuper des fonctions publiques supérieures aux musulmans. L’exception est encore plus éclatante lorsqu’on se rappelle que ce Juif est vraiment fier de l’être. Rabbi Chmouel Ha-Naguid porte avec lui dans chacune de ses campagnes un petit Sefer Torah, qu’il a lui-même écrit sur un parchemin de choix.
Pendant près de vingt années, de 1038 à 1056, le Naguid ne connaît que deux années de répit. Il mène les forces de Grenade dans d’incessantes campagnes militaires contre Séville, Carmona et diverses coalitions, incluant des mercenaires chrétiens. Ses talents stratégiques transforment Grenade en l’un des États-taïfas les plus puissants et prospères de l’Andalousie. Les victoires militaires de ce rabbin-général, célébrées comme des triomphes nationaux par la communauté juive, témoignent d’une capacité unique à naviguer entre les mondes juif et musulman.
Un Juif fier de son identité
Rabbi Chmouel Ha-Naguid sert près de vingt-neuf ans à la cour du roi, portant sa judéité avec fierté dans les palais de deux souverains. Grâce à son humilité et à son esprit généreux, il trouve grâce même aux yeux des dignitaires qui lui portaient envie.
Son dévouement à la diffusion du savoir juif est sans limite. Il finance de sa propre fortune la copie de manuscrits talmudiques qu’il fait relier dans des couvertures dignes de leur contenu sacré, puis les distribue dans toutes les communautés de la diaspora, apportant la lumière là où régnaient les ténèbres. Il soutient financièrement les académies juives en Espagne et dans toutes les terres de la diaspora, de Babylonie à l’Afrique du Nord, et accueille quiconque souhaite faire de la Torah sa profession. Il porte une attention particulière aux sages de Jérusalem et à leurs disciples. Il pourvoit même en huile toutes les synagogues de Jérusalem ! Sa générosité légendaire s’étend même aux poètes arabes et aux étudiants de toutes confessions de son époque.
Non content d’encourager l’étude, Rabbi Chmouel Ha-Naguid est lui-même un érudit talmudique de premier plan. Il dirige l’académie rabbinique de Grenade, qui forme des savants illustres tels que Rabbi Yits’hak ibn Ghiyyat et Rabbi Maïmon ben Yossef, le père de Maïmonide. Il est généralement considéré comme l’auteur du Mevo HaTalmud (Introduction au Talmud), manuel fondamental imprimé à la fin du traité Berakhoth et abondamment cité par Maïmonide et Nahmanide.
À cette époque, après le décès de Rabbi ‘Hanokh, son maître, il est nommé chef spirituel des Juifs d’Espagne et répond aux nombreuses questions religieuses et juridiques qui lui sont adressées. Sa maison est un lieu de réunion pour les sages, un foyer de poésie et de sagesse, où convergent les érudits venus d’Espagne et d’ailleurs, parmi lesquels Rabbi Nissim Gaon, Rabbi Chlomo Ibn Gabirol et bien d’autres. Rabbi Chmouel Ha-Naguid composa de nombreux poèmes d’amitié, de consolation et de réponses à ses nombreux amis.
Un poète visionnaire au champ de bataille
Car Chmouel Ha-Naguid n’est pas seulement un grand sage, un homme d’État et un guerrier ; il est également l’un des plus grands poètes hébraïques de tous les temps. Ses trois principales œuvres poétiques — Ben Tehillim (Fils des Psaumes), Ben Michlei (Fils des Proverbes) et Ben Koheleth (Fils de l’Ecclésiaste) — révolutionnent la poésie hébraïque postbiblique, en y introduisant les mètres et les formes de la poésie arabe.
Ben Tehillim, la plus novatrice de ses collections, comprend notamment ses poèmes de guerre, genre totalement inédit en hébreu depuis l’Antiquité. Depuis le champ de bataille, il envoyait à son fils Joseph des lettres en vers décrivant avec un réalisme saisissant les campagnes militaires, les méditations nocturnes parmi les ruines, la beauté terrible de la nature et la vanité de l’existence humaine. Un de ses poèmes les plus célèbres, « Minuit en campagne », illustre cette fusion magistrale entre expérience guerrière et réflexion philosophique : stationnant ses troupes dans une citadelle dévastée par d’anciens conquérants, le poète médite sur le destin de ceux qui, autrefois maîtres de ces lieux, gisent désormais sous terre.
Sa poésie reflète l’éventail complet de ses préoccupations : poèmes d’amour, lamentations personnelles, réflexions philosophiques, et même des descriptions du champ de bataille utilisant l’analogie du jeu d’échecs. Cette œuvre monumentale le place aux côtés des plus grands poètes du Siècle d’Or juif espagnol, influençant profondément Rabbi Chlomo ibn Gabirol, Rabbi Moché ibn Ezra et Rabbi Yehouda Ha-Lévi.
Son amour du langage et de l’écriture sera d’ailleurs gravé sur son encrier, qui portait les vers suivants :
« La sagesse de l’homme se reflette dans son écriture,
Et son intelligence dans l’usage de sa plume ;
Ainsi, l’homme peut atteindre le sceptre royal,
Par la maîtrise de sa plume et l’art de son écrit. »
Un grand cœur, entre sagesse et magnanimité
Plusieurs anecdotes illustrent la grandeur de caractère de Rabbi Chmouel Ha-Naguid. L’une des plus célèbres relate qu’un marchand d’épices fanatique, ne pouvant lui pardonner sa foi juive malgré sa position éminente, l’insultait publiquement chaque fois qu’il le croisait. Lorsque le roi Badis l’apprend, furieux de cette offense envers son vizir, il ordonne que l’on coupe la langue de l’insolent. Mais contrairement au décret royal, Chmouel traite son ennemi avec une bonté exemplaire. Lorsque le roi découvre que son ordre n’a pas été exécuté, Chmouel lui explique qu’il avait bel et bien « coupé la langue » de son adversaire, non par la violence, mais par la générosité et la douceur, transformant ainsi un ennemi acharné en admirateur reconnaissant.
Une autre anecdote révèle son discernement exceptionnel. Un jour, un homme se présente à son académie pour être admis comme scribe. Après avoir examiné son écriture, Chmouel déclare immédiatement : « Je vois que vous êtes un plagiaire ! » L’homme, stupéfait, avoue sa faute. Le rabbin lui répond : « Je me réjouis de votre aveu et je suis convaincu que vous pouvez changer. Si vous me promettez de ne plus jamais commettre cette faute, je vous admettrai dans mon école. » Des années plus tard, ce même étudiant, complètement revenu de ses errements, apporta au Naguid une copie parfaite du traité talmudique de Baba Metsia. Lorsque le prince le félicite pour la qualité du travail et souligne qu’il est définitivement guéri de ses anciens errements, l’élève, très ému, sort de son sac un second parchemin qu’il offre à son maître. Celui-ci ne peut en croire ses yeux ! Il tient entre ses mains une copie intégrale de son précieux ouvrage, “Ben Koheleth“. L’élève raconte alors à Rabbi Chmouel comment, lors de ses relations avec certains plagiaires, il avait rencontré un individu se vantant d’avoir composé de merveilleux poèmes, qu’il récitait longuement et fréquemment. Le copiste de Rabbi Chmouel avait reconnu aussitôt l’œuvre de son maître, mémorisé chaque vers et chaque mot, et recopié fidèlement et avec le plus grand soin l’ensemble du livre. Et voilà qu’il apportait maintenant le manuscrit à son maître, dont la joie fut sans limites : son disciple avait triomphé du mal, et lui-même retrouvait l’œuvre qu’il croyait disparue !
Un héritage tragique et immortel
Rabbi Chmouel Ha-Naguid décède paisiblement en 1055 ou 1056, pleuré à Grenade autant par la population musulmane que par la juive. Il avait marié son fils Joseph à la fille de Rabbi Nissim Gaon de Kairouan, en Tunisie, consolidant ainsi les liens entre les grands centres de savoir juif. Cette femme était particulièrement sage et instruite, ainsi que douée d’une grande crainte du Ciel. Malheureusement, le fait qu’elle soit naine sera la source de nombreux problèmes de couple. Joseph succède à son père comme vizir, Naguid et Roch Yechiva. Malheureusement, le nouveau sultan Bolokin le hait et l’accuse même de l’avoir empoisonné. Accusé par la foule d’avoir comploté pour trahir le royaume, Joseph fut massacré le 30 décembre 1066 et, dans le massacre qui s’ensuivit, plus de 1 500 familles juives, environ 4 000 personnes, périrent en un seul jour.
Ce dénouement tragique ne doit pourtant pas occulter l’extraordinaire héritage de Rabbi Chmouel Ha-Naguid. Premier grand poète de la Renaissance hébraïque médiévale, érudit talmudique de génie, mécène généreux, guerrier victorieux et homme d’État visionnaire, il incarne l’apogée de l’Âge d’Or séfarade, et d’une cohabitation harmonieuse basée sur le respect mutuel. Son exemple de loyauté envers la Torah tout en servant avec excellence une société non-juive inspirera des générations de Juifs européens, tels Maïmonide ou Moché Montefiore.
À l’intersection de trois cultures — juive, arabe et berbère — et de multiples domaines — poésie, guerre, politique, érudition religieuse — Rabbi Chmouel Ha-Naguid demeure une figure unique dans l’histoire juive. Dans la mémoire collective juive, il restera à jamais le « Naguid » — le Prince — qui sut conjuguer le livre du sage, la plume du poète, et l’épée du guerrier.







