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Le Nakh : sortir du désert, entrer dans l’Histoire

Il est facile, pour un amateur d’Histoire, de réciter d’un trait quelques dates emblématiques de l’histoire de France : 1789, la Révolution ; 1804, le sacre de Napoléon ; 1918, l’armistice de la Grande Guerre. Mais si l’on demande au même passionné de citer ne serait-ce qu’une dizaine de rois d’Israël, ou la moitié des prophètes bibliques, le silence s’installe.

Notre mémoire est sélective : nous connaissons par cœur l’histoire des nations… et nous ignorons trop souvent la nôtre. Or la Paracha de Haazinou nous le rappelle avec force : « Souviens-toi des jours d’antan, médite les années génération après génération… Interroge ton père et il te racontera, tes anciens et ils te diront » (Devarim/ Deutéronome 32,7). Les Sages expliquent : « ton père », ce sont les prophètes ; « tes anciens », ce sont les maîtres de la Tradition. La mémoire juive ne se réduit pas à des repères chronologiques : elle naît du dialogue entre la voix des Prophètes et celle des Sages, entre l’histoire vécue et la sagesse transmise.
Rabbénou Yona le dit dans le Cha’arei Techouva : étudier les Prophètes et les Écrits, c’est déjà commencer la Techouva. Ouvrir le Nakh, cette partie de la Bible comprenant les Neviim ou Prophètes et les Ketouvim ou Écrits, ce n’est pas un exercice d’érudition, c’est une urgence spirituelle.
Car ignorer nos rois, nos prophètes, notre propre narratif, c’est perdre les clés de qui nous sommes.
Pourquoi alors cette attitude distante à l’égard du Nakh ? Pourquoi l’étude qui devrait nourrir notre conscience et notre mémoire a-t-elle déserté notre quotidien ?

 

« Un prophète n’innove rien » : à quoi bon les lire ?

Une première réponse, abrupte, surgit du Talmud. Moïse proclame, dans le dernier verset du livre de Wayiqra/ Lévitique : « Voici les commandements… » — Ellé ha-Mitswoth. Par cette formule de clôture, la Torah affirme contenir l’ensemble des commandements dans leur intégrité. Dès lors, expliquent les Sages, une fois la Torah donnée par Moché, aucun prophète n’a plus autorité pour innover. On pourrait donc croire que tout l’enseignement du judaïsme tient déjà dans ces cinq livres, et qu’il n’y a plus rien à y ajouter. Maïmonide en fera d’ailleurs un principe de loi dans son Michné Torah : le prophète n’a pas pour mission d’ajouter ou de retrancher un commandement, ni même d’en proposer une interprétation étrangère à la tradition mosaïque. Celui qui prétendrait le contraire serait considéré comme un faux prophète, passible des peines les plus graves.
Le message est limpide : quiconque cherche dans la prophétie une révélation nouvelle se trompe d’adresse. Alors, pourquoi lire Isaïe, Jérémie, les Rois, les Chroniques ? Si tout est déjà dit dans la Torah, le Nakh ne serait-il qu’une littérature d’édification, sans portée véritablement créatrice ?
C’est là que la Tradition, loin de disqualifier les prophètes, les repositionne. Le Nakh ne vient pas « changer » la Torah ; il vient la faire vivre dans le monde. Il ne produit pas un code nouveau mais il met en scène la responsabilité humaine : gouverner, juger, faire la guerre, reconstruire, chuter, se relever. Autrement dit : si la Torah dit ce qu’est la vérité, le Nakh montre ce qu’il en coûte de vivre cette vérité, dans l’Histoire.

 

« S’ils n’avaient pas fauté… » : la Torah et Yéhochoua, l’ordre du monde

« S’ils n’avaient pas fauté, Israël n’aurait reçu que les cinq livres de la Torah et le livre de Yéhochoua. »
Cette parole de nos Sages, à la fois déconcertante et lumineuse, recèle une clé majeure pour comprendre le sens du Nakh. La tradition recense dans l’ensemble de la Bible quarante-huit prophètes et sept prophétesses dont les messages ont été préservés pour l’éternité. Pourtant, le Talmud enseigne qu’au cours de l’histoire juive, près d’un million deux cent mille prophètes se sont levés — le double du nombre d’Hébreux sortis d’Égypte sous la conduite de Moïse. Si seuls ces cinquante-cinq-là ont été retenus dans le canon biblique, c’est parce que leur parole dépassait les circonstances de leur époque : leur prophétie portait une signification universelle, valable pour toutes les générations.

Mais dans un monde idéal, sans faute, les Sages affirment par ailleurs que cinq livres auraient suffi : Beréchith, Chémoth, Wayiqra, Bamidbar et Devarim — auxquels s’ajouterait seulement le livre de Yéhochoua, premier des livres prophétiques. Étrange conclusion : tous les autres écrits du Nakh auraient donc été rendus nécessaires par la faute humaine ! Et plus étonnant encore : pourquoi inclure précisément Yéhochoua dans cet idéal de perfection ? Les cinq livres de la Torah, on comprend ; mais pourquoi ce sixième ?

Le Maharal répond avec profondeur : la Torah représente l’architecture de l’humain, la norme, la finalité, l’intention (kavana). Elle enseigne comment orienter nos actes, ce qu’il convient de faire et ce qu’il faut éviter. Yéhochoua, lui, décrit le passage à la terre, la répartition d’Erets Israël, l’organisation des tribus, l’ordre concret du monde. Autrement dit, un judaïsme « parfait » ne serait pas seulement pensé, mais incarné. La perfection ne réside pas dans une évasion hors du réel, mais dans la mise en pratique de la Torah au sein d’une société, d’un territoire, d’une action politique.

Mais le réel n’est pas neutre : il blesse, résiste, dévie. Alors les livres suivants — Juges, Samuel, Rois, les grands et petits prophètes — viennent documenter la rencontre heurtée entre la vocation d’Israël et la condition humaine. Le Nakh n’ajoute pas de commandements ; il élargit la conscience : que devient la sainteté dans la souveraineté, la justice dans l’urgence, la fidélité sous la pression de l’histoire ?

 

Le jour où la Torah a quitté le désert

Le premier verset du livre de Yéhochoua a la force d’un électrochoc :
« Moché, Mon serviteur, est mort… Maintenant, lève-toi, passe ce Jourdain, toi et tout ce peuple… »
Pourquoi commencer ainsi ? Comme si la voix divine disait à Yéhochoua : oublie l’âge d’or de la révélation directe, désormais c’est toi qui portes la responsabilité.

Mais Rachi, dans son commentaire, relève un détail étonnant : pourquoi D.ieu s’adresse-t-Il pour la première fois à Yéhochoua pour lui annoncer une chose que tout le monde savait déjà — la mort de Moché ? Rachi explique, avec une audace déconcertante, que Dieu lui aurait dit en substance : « Si cela m’avait été possible, c’est Moché que j’aurais voulu à ta place. » Autrement dit, Yéhochoua n’est pas choisi comme un successeur évident, mais par défaut. La première révélation que Dieu adresse à son nouveau prophète est donc une révélation déroutante : tu n’es pas le premier choix.

Le Talmud pousse encore plus loin cette lecture. Il raconte qu’au moment de la mort de Moché, Yéhochoua oublia trois cents lois. Face à un peuple en quête de repères, incapable de répondre à leurs questions, il suscita la colère générale : Israël se dressa pour le lapider. Pris de panique, Yéhochoua se tourna vers D.ieu. Et la réponse divine fut d’une sévérité déconcertante :
« Je ne peux pas t’aider ; occupe-les par la guerre. Qu’ils se concentrent sur la conquête de la terre, ils oublieront que tu as oublié. »

C’est seulement plus tard, en pleine campagne militaire, lors de la conquête de Kiryath Séfer, que Othniel ben Kenaz parvint à retrouver ces lois perdues, grâce à la force de son étude et de son pouvoir de réflexion. Autrement dit, la Torah, jusque-là révélée, devait désormais être reconquise par l’intelligence humaine — non plus reçue du Ciel, mais retrouvée par l’effort de l’homme ; image saisissante d’un passage : celui du judaïsme révélé au judaïsme interprété, travaillé, assumé par l’homme.
Au désert, on demande et l’on reçoit. Sur la terre, on agit, on tâtonne, on se trompe parfois, on corrige. La première parole n’est pas une bénédiction, mais un deuil : fin de l’assistanat. C’est aussi pourquoi l’ordre tombe net : Traverse le fleuve. Le spirituel cesse d’être un campement hors du monde, loin de la civilisation, dans un univers inhospitalier, le désert ; il prend corps dans la géographie, l’économie, la guerre, le droit.

 

Le Nakh, manuel d’éthique publique

C’est ici que la lecture du Nakh devient urgente pour nous. Le peuple juif, en entrant dans la terre d’Israël, affronte des dilemmes que la vie au désert ne pouvait susciter : souveraineté, sécurité, justice, responsabilité du pouvoir, limites de la force. Dans un autre texte, publié lui aussi sur Yedïa, j’ai montré comment la Tradition oppose et articule ensemble deux autorités : celle du roi (qui agit dans l’urgence pour assurer la sécurité du peuple) et le Sanhédrin (qui incarne la loi morale). Le récit de David « désirant l’eau de Beth Lé’hem», révèle cette tension : le roi peut user d’une prérogative, mais choisit de se soumettre à la sagesse des Sages — esquisse antique d’un pouvoir qui accepte ses contre-pouvoirs.
Le Nakh nous éduque ainsi à tenir ensemble : protéger sans brutaliser, juger sans paralyser, gouverner sans s’ériger en idole. Il apprend l’éthique de la décision : ni angélisme, ni cynisme.

 

Quand l’Histoire résiste : guerres, fautes, reconstructions

Le livre des Juges/Chofetim ne nous raconte pas de belles histoires : c’est le laboratoire d’un peuple qui désapprend et réapprend la Torah, sur sa terre. Violences internes, idolâtries, tribus qui s’ignorent : la sainteté n’immunise pas contre la décadence. Puis viennent Samuel et Rois/ Melakhim : la tentation du pouvoir, la séduction idolâtre, la scission du royaume, les prophètes qui hurlent et consolent.
Pourquoi lire ces pages rugueuses ? Le Nakh raconte les coûts spirituels de la politique et les coûts politiques de la spiritualité. Il nous empêche de réduire la Torah à un « code de pureté » sans police du réel. Il nous empêche aussi d’adorer l’État comme une fin en soi : l’idolâtrie peut porter un sceau royal.
Les débats sur la place des juges, la légitimité de l’exécutif, la conduite d’une guerre juste, la tension entre droit et justice : la syntaxe qui gère la vie publique est déjà là dans Samuel et Rois. S’y conformer pour apprendre à lire la réalité du monde, c’est se doter de mots justes pour penser nos choix présents.

L’époque adore les raccourcis. On délègue nos jugements à des algorithmes, on demande aux machines d’arbitrer nos doutes, on confond vitesse et véracité. Or le Nakh est l’école de la complexité. Il refuse l’unanimisme confortable : un bon roi peut faillir, un peuple peut se reprendre, un prophète peut dénoncer et consoler. Etudier le Nakh, c’est réapprendre la nuance, la lenteur, l’examen contradictoire — antidotes à la crédulité et aux emballements.

 

« Souviens-toi… » — mais pour faire quoi ?

On pourrait conclure en disant : « Il faut connaître notre histoire. » C’est vrai — mais terriblement réducteur. Le Nakh n’est pas un musée ni un manuel chronologique : c’est un enseignement vivant, un miroir de lucidité que la Torah tend à chaque génération.

— Lucidité sur nous-mêmes : nous ne sommes ni des anges ni des désespérés. Nous sommes ce peuple que des prophètes rappellent à l’ordre, que des rois égarent parfois, que des juges relèvent et que des justes sauvent.

— Lucidité sur notre temps : nos débats ne datent pas d’hier. Entre pouvoir et contre-pouvoir, entre urgence et droit, entre la détresse des victimes et la protection du collectif, le judaïsme a déjà trouvé les mots — il nous appartient simplement de les redécouvrir.

— Lucidité sur D.ieu : Il ne quitte pas la scène quand la politique commence ; au contraire, Il nous y attend. « Moché, Mon serviteur, est mort… Lève-toi, passe ce Jourdain. » Autrement dit : apprends à Me faire une place dans la décision humaine.

En somme, le Nakh n’est pas un supplément d’âme : c’est la mise en histoire de la Torah, son passage du désert à la cité, de la révélation à la responsabilité. Si nous voulons cesser d’être de brillants commentateurs d’un texte que nous n’osons pas habiter, il faut rouvrir Yehochoua, Chofetim, Chemouel, Melakhim, Yecha’yahou, Yirmeyahou. Non pour les citer, mais pour les laisser nous instruire.

Alors oui, « souviens-toi des jours d’antan » — mais pas par nostalgie : pour redevenir contemporains de notre vocation, un peuple qui apprend, au cœur du réel, à sanctifier le monde.

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