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L’Affiche rouge : Juifs et armés dans la France de Vichy ?

En février 1944, les murs de Paris deviennent un tribunal. Quinze mille affiches rouges sont placardées en quelques heures dans la capitale occupée. Elles montrent des visages encerclés de noir, des noms étrangers, des chiffres accusateurs. En haut, une question faussement candide : « Des libérateurs ? » En bas, la condamnation : « La libération par l’armée du crime ! »
affiche rouge

L’Affiche rouge n’est pas un document d’information. C’est un acte d’accusation visuel. Elle ne cherche pas à convaincre par le raisonnement, mais à imposer une évidence : ceux qui combattent l’occupant ne seraient ni des héros, ni même des patriotes, mais des criminels étrangers. Et parmi eux, de manière insistante, des Juifs.

Sur les dix visages mis en avant, sept sont explicitement désignés comme juifs, originaires de Pologne, de Hongrie ou de Bessarabie. Les autres sont espagnol, italien, arménien. Beaucoup ont dix-huit ou dix-neuf ans. Tous sont communistes. Tous appartiennent aux Francs-tireurs et partisans – Main-d’Œuvre immigrée (FTP-MOI). Dans cette mise en scène, la judéité n’est pas un détail biographique : elle fait partie de l’accusation.

Ce que le passant ignore encore, c’est que le verdict est déjà exécuté.

 

Un procès sans justice, une mort exemplaire

Le 21 février 1944, vingt-trois membres du groupe sont fusillés au Mont-Valérien. Leur procès, expédié par un tribunal militaire allemand, n’a aucune vocation judiciaire. La sentence est décidée à l’avance. Il s’agit de frapper les corps et les esprits.

Le chef militaire des FTP parisiens, Joseph Epstein, dit « colonel Gilles », juif polonais, sera exécuté le 11 avril. Olga Bancic, seule femme du groupe, juive bessarabienne et mère d’un enfant, est exclue du peloton : elle sera guillotinée à Stuttgart le 10 mai 1944. Le message est clair : aucune distinction, aucune clémence.

L’Affiche rouge accompagne cette répression d’une brochure intitulée L’Armée du crime. L’ensemble constitue une campagne de propagande antisémite et xénophobe parfaitement assumée. Il s’agit de faire de ces résistants des figures repoussoirs, et de rappeler implicitement que l’ennemi n’est pas seulement militaire, mais intérieur.

 

Des Juifs armés dans une France qui les exclut

L’ironie tragique de cette affiche est qu’elle pointe une réalité que l’histoire mettra longtemps à regarder en face : une part essentielle de la Résistance armée parisienne est portée par des Juifs étrangers, souvent apatrides, parfois récemment naturalisés, déjà exclus juridiquement par les lois de Vichy.

Pour beaucoup d’entre eux, résister n’est pas un choix abstrait. C’est une nécessité vitale. Issus d’Europe de l’Est, ils connaissent l’antisémitisme d’État, les pogroms, la violence administrative. Ils comprennent très tôt ce que signifie le nazisme pour les Juifs. Là où d’autres hésitent encore, ils savent.

Leur engagement passe par le Parti communiste, non par idéologie pure, mais parce que c’est l’une des rares structures clandestines capables d’organiser une lutte armée. Jusqu’en juin 1941, le PCF est resté officiellement en retrait, soumis à la ligne de Moscou. L’invasion de l’URSS par la Wehrmacht marque un basculement. Les FTP sont créés, puis les FTP-MOI regroupent les militants étrangers.

À Paris, le réseau est structuré par Boris Holban, juif bessarabien, ancien volontaire étranger évadé de captivité. Il organise des détachements, des réseaux de soins, de liaison, de renseignement. Les actions se multiplient : sabotages, attaques ciblées, déraillements. Elles sont spectaculaires, souvent improvisées, toujours coûteuses.

 

Héroïsme, désordre et sacrifice

L’assassinat du général SS Julius Ritter, responsable du Service du travail obligatoire, le 28 septembre 1943, marque l’apogée du groupe. Il marque aussi le début de sa chute. La répression s’intensifie. La Brigade spéciale n°2 de la préfecture de police de Paris démantèle méthodiquement les réseaux communistes.

Faute d’hommes, les FTP-MOI recrutent toujours plus jeune. Thomas Elek est encore lycéen. Rino Della Negra est footballeur à Argenteuil. Marcel Rajman, Wolf Wajsbrot, Emeric Glasz incarnent cette jeunesse sacrifiée, consciente du risque, déterminée malgré tout.

À l’été 1943, Boris Holban est écarté : il refuse désormais des opérations qu’il juge suicidaires. Missak Manouchian, poète arménien, ouvrier, militant, hérite d’un groupe déjà fragilisé. La dernière action, rue Lafayette, en novembre 1943, échoue. Une trahison précipite les arrestations. Soixante-huit résistants sont arrêtés. Le procès n’est plus qu’une formalité.

 

De l’accusation antisémite à l’effacement mémoriel

Après la guerre, le sens de l’Affiche rouge se renverse. Ce qui devait salir devient symbole. En 1955, Louis Aragon publie Le groupe Manouchian, inspiré par la lettre d’adieu de Missak à son épouse Mélinée. Le poème, mis en musique par Léo Ferré, entre dans la mémoire collective.

Mais cette mémoire est sélective. La Résistance est célébrée, l’engagement communiste mis en avant, l’internationalisme revendiqué. La judéité, pourtant centrale dans la désignation nazie, est reléguée à l’arrière-plan. Les martyrs deviennent universels. Leur singularité dérange.

Il faut attendre le 21 février 2024 pour que Missak et Mélinée Manouchian entrent au Panthéon. Les noms des vingt-quatre fusillés figurent sur une plaque. Celui de Joseph Epstein reste à l’écart, rappel discret des angles morts persistants.

L’Affiche rouge demeure un document troublant. Non seulement pour ce qu’elle accuse, mais pour ce qu’elle révèle : la difficulté, encore aujourd’hui, à penser pleinement des Juifs comme acteurs armés de l’histoire, et pas seulement comme ses victimes.

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