Dans la mémoire juive, tout commence avec un récit fondateur. La Torah raconte comment les Hébreux, installés en Égypte, deviennent peu à peu des esclaves du pharaon. C’est là que naît l’un des récits les plus puissants de l’histoire humaine : la sortie d’Égypte, la libération, et la marche vers la Terre promise. Après cet épisode, un commandement étonnant apparaît : les Juifs ne doivent plus jamais revenir vivre dans ce pays. Comme si l’Égypte représentait un monde dont il fallait définitivement s’éloigner.
Et pourtant, l’histoire ne suit pas toujours les injonctions.
Quelques siècles plus tard, après la destruction du Premier Temple de Jérusalem par les Babyloniens, des Juifs prennent la route de l’Égypte. Certains fuient la guerre, d’autres cherchent refuge dans une terre plus stable. Peu à peu, une nouvelle présence juive apparaît sur les rives du Nil.
Puis viennent les Grecs, puis les Romains. Alexandrie devient l’une des plus grandes villes du monde antique. Dans ses rues, les cultures se mêlent : philosophes grecs, marchands égyptiens, fonctionnaires romains… et une immense communauté juive. C’est là que la Torah est traduite pour la première fois en grec, dans une version connue sous le nom de Septante. Pendant des siècles, Alexandrie est l’un des centres intellectuels les plus importants du judaïsme.
Les siècles passent. Les empires changent. Mais les Juifs restent.
Sous les dynasties musulmanes puis sous l’Empire ottoman, ils vivent dans plusieurs villes d’Égypte. Commerçants, artisans, traducteurs, parfois conseillers auprès du pouvoir. Leur histoire se mêle à celle du pays.
Au XIXᵉ siècle, l’Égypte s’ouvre au monde. Les ports se modernisent, les échanges explosent, et de nouvelles populations arrivent. Des Juifs venus d’Italie, de Grèce, de Syrie ou de Turquie s’installent au Caire et à Alexandrie. Beaucoup parlent plusieurs langues : arabe à la maison, français dans les affaires, parfois italien ou anglais. La communauté devient cosmopolite, raffinée, profondément intégrée dans la vie économique du pays.
Au début du XXᵉ siècle, près de 75 000 Juifs vivent en Égypte.
Le Caire et Alexandrie possèdent leurs synagogues, leurs écoles, leurs journaux. Des familles juives dirigent des banques, des entreprises, des grands magasins. Certains deviennent même des figures importantes de la culture et du commerce.
Puis l’histoire bascule.
En 1948, la création de l’État d’Israël déclenche des tensions dans tout le monde arabe. En Égypte, les Juifs se retrouvent soudain pris dans une tempête politique qui les dépasse. Les soupçons grandissent. Les violences apparaissent. Beaucoup commencent à quitter le pays.
Le véritable tournant survient en 1956, lors de la crise de Suez. Après l’intervention militaire franco-britannique et israélienne contre l’Égypte, le gouvernement égyptien prend des mesures radicales. Des milliers de Juifs sont expulsés. On leur ordonne souvent de signer des documents affirmant qu’ils quittent le pays de leur plein gré, tout en abandonnant leurs biens.
En quelques années seulement, une communauté vieille de plusieurs siècles disparaît presque entièrement.
Les familles partent vers la France, Israël, l’Italie ou les États-Unis. Les synagogues ferment les unes après les autres. Les quartiers juifs se vident.
Aujourd’hui, il ne reste presque plus de Juifs en Égypte. Là où vivaient autrefois des dizaines de milliers de personnes, il n’en subsiste qu’une poignée.
Et pourtant, chaque année, lors de la fête de Pessa’h, les familles juives racontent encore la sortie d’Égypte. Le récit biblique de l’esclavage et de la libération continue de se transmettre de génération en génération.
Comme si l’histoire entre les Juifs et l’Égypte n’avait jamais vraiment cessé.
Une relation vieille de plus de trois mille ans, faite d’exil, de retour, de prospérité… et de départs forcés.
Une histoire qui commence dans les pages de la Bible, et qui se termine, presque, dans les mémoires.







