Les communistes ne sont pas là. Arrêtés, empêchés de siéger, ou déjà envoyés en détention préventive après le décret d’urgence signé à la suite de l’incendie. La majorité nécessaire pour modifier la Constitution s’en trouve mécaniquement facilitée. La démocratie est encore debout en apparence, mais amputée.
À l’intérieur, les couloirs bruissent de négociations de dernière minute. Les représentants du Parti du Centre catholique hésitent. Sans leurs voix, la majorité des deux tiers ne sera pas atteinte. Adolf Hitler, nommé chancelier moins de deux mois plus tôt, a besoin d’eux. Il promet le respect de l’Église, la protection des Länder, la continuité des institutions. Il assure que le Reichstag ne sera pas supprimé. Ses paroles sont mesurées, presque apaisantes. À l’extérieur pourtant, les bottes martèlent le pavé.
La séance s’ouvre dans l’après-midi sous haute surveillance. Les tribunes sont pleines d’un public acquis au régime. Hermann Göring préside. L’atmosphère est tendue, électrique. Hitler prend la parole. Il ne crie pas. Il se présente comme l’homme du redressement national, celui qui veut rendre à l’Allemagne sa stabilité et son unité. La loi qu’il soumet au vote donnerait au gouvernement le pouvoir d’édicter des lois sans passer par le Reichstag, même si elles contredisent la Constitution. Une mesure exceptionnelle, dit-il, pour quatre ans seulement. Une nécessité face au chaos.
Dans l’assemblée, peu osent répondre. Les communistes sont absents. Les nationaux-conservateurs soutiennent le texte. Reste la social-démocratie. Otto Wels se lève. Il sait que son parti est menacé, que ses militants sont déjà pourchassés. Sa voix ne tremble pourtant pas. Il affirme que la liberté et la justice ne peuvent être abolies par un vote. Il déclare que l’on peut retirer aux sociaux-démocrates leur pouvoir et leur vie, mais non leur honneur. C’est le dernier discours libre prononcé dans ce parlement.
Hitler réplique sèchement. Il n’a pas besoin des voix sociales-démocrates, dit-il. L’Allemagne nouvelle se construira sans eux.
Le moment du vote arrive en début de soirée. Pour modifier la Constitution, il faut une majorité des deux tiers des députés présents. Les absences forcées pèsent lourd. Les élus du Centre, après des heures d’hésitation, votent en faveur du texte. Les bulletins sont comptés. Quatre cent quarante-quatre voix pour. Quatre-vingt-quatorze contre. Les quatre-vingt-quatorze sont tous sociaux-démocrates.
La loi est adoptée.
Dans la nuit berlinoise, rien ne semble avoir changé. Les bâtiments sont les mêmes, les rues aussi. Le Reichstag existe toujours, officiellement. Mais il vient de se dépouiller lui-même. En quelques heures, le pouvoir législatif a été transféré au gouvernement. Hitler peut désormais promulguer des lois sans contrôle parlementaire, sans contre-pouvoir effectif. La Constitution de Weimar subsiste sur le papier, mais elle est neutralisée.
Ce 23 mars 1933 ne fut pas un coup d’État spectaculaire. Il n’y eut ni chars ni barricades. Il y eut un vote, des discours, un quorum atteint. La dictature nazie ne naît pas dans le fracas d’une révolution, mais dans la procédure d’une séance parlementaire. La démocratie allemande ne s’effondre pas en criant. Elle s’efface, lentement, sous les applaudissements de ceux qui prétendent la sauver.







