Au début du XIVᵉ siècle, le Saint-Empire romain germanique traverse une phase prolongée d’instabilité. Les luttes d’influence entre princes, l’affaiblissement de l’autorité impériale et l’absence d’un pouvoir central capable d’imposer l’ordre favorisent la multiplication de bandes armées. Dans plusieurs régions, des groupes de brigands vivent de rapines et de violences, exploitant l’insécurité générale. L’Alsace n’échappe pas à ce phénomène.
Dans cette région, une bande dirigée par un certain Armleder se rend tristement célèbre par ses exactions. Ses hommes pillent, rançonnent, incendient, et s’en prennent tout particulièrement aux communautés juives. Face à cette situation, les principaux seigneurs d’Alsace tentent une réaction collective. L’évêque de Strasbourg s’allie au landgrave d’Alsace et aux villes de la Décapole. Les coalisés jurent de lutter sans faiblesse contre les bandes d’Armleder et contre tous ceux qui participeraient à des entreprises de massacre contre les Juifs.
Mais ces engagements restent fragiles. Les massacres de Juifs ne sont alors ni exceptionnels ni véritablement réprouvés dans l’espace impérial. La conscience collective s’en accommode, tant ces violences s’inscrivent dans un imaginaire ancien où le Juif est perçu comme un corps étranger, toléré mais toujours suspect. À partir de 1347, un événement vient cependant donner à ces persécutions une ampleur inédite : l’arrivée en Europe de la peste noire.
Le fléau se répand avec une rapidité terrifiante, décimant des populations entières. Or, un fait retient l’attention : les Juifs semblent, dans plusieurs régions, moins touchés que leurs voisins chrétiens. Cette relative résistance, sans doute liée à des pratiques d’hygiène, à des règles alimentaires strictes et à une discipline communautaire plus rigoureuse, suscite immédiatement soupçons et fantasmes.
Dans les couches populaires, l’interprétation se cristallise autour de deux accusations complémentaires. D’une part, la peste est vue comme un châtiment divin infligé aux princes qui auraient entravé l’œuvre d’extermination menée par Armleder. D’autre part, et surtout, les Juifs sont accusés d’avoir provoqué le fléau en empoisonnant les points d’eau : sources, fontaines, citernes. La peur cherche un responsable. Le Juif s’impose comme bouc émissaire idéal.
Pour justifier la violence, il faut des preuves. On en fabrique. À Wintzenheim, des Juifs torturés avouent ce que leurs bourreaux exigent. Dès lors, le passage à l’acte paraît légitime aux yeux de la foule. À Strasbourg, au début de l’année 1349, la terreur est palpable. À l’approche du mois d’Adar, les Juifs ne sortent plus. Le Stettmeister, soucieux de prévenir les violences, ordonne la fermeture du quartier juif.
Les nouvelles venues de Suisse, de Rhénanie et de Haute-Alsace sont alarmantes : les massacres se multiplient. Les seigneurs alsaciens, réunis à Benfeld, tentent de calmer la situation par des appels au calme, sans illusion sur leur efficacité. En Basse-Alsace, la tension atteint rapidement un point de non-retour.
À Strasbourg même, le danger ne vient pas des autorités municipales. Les deux Stettmeister, Sturm et Kuntz de Winterthur, ainsi que l’Ammeister Pierre Schwarber, jouissent d’une réputation d’intégrité. Mais les corporations de métiers, puissantes et largement acquises à l’agitation populaire, nourrissent une hostilité profonde envers les Juifs. Certains corps de métiers, notamment les bouchers et les tanneurs, sont lourdement endettés auprès d’eux et voient dans leur disparition une solution commode.
Le 9 février, les députés des corporations exigent l’arrestation immédiate des Juifs. Pierre Schwarber s’y oppose fermement et prononce un discours destiné à apaiser la foule. Il est aussitôt accusé d’être « vendu aux Juifs ». Refusant toute compromission, il fait arrêter les meneurs. L’un d’eux parvient cependant à s’échapper et mobilise les corporations. Le lendemain, place de la Cathédrale, la foule prend le contrôle de la ville.
Le 10 février 1349, les magistrats sont destitués. Pierre Schwarber est banni, dépouillé de ses biens et de sa bourgeoisie. Un boucher, Betschold, notoirement hostile aux Juifs, est nommé Ammeister. Beaucoup de Juifs fuient précipitamment Strasbourg ; d’autres cherchent refuge chez des chrétiens. Le 13 février, un nouveau sénat, acquis aux insurgés, est installé. Dans les rues, la foule gronde. L’issue est désormais scellée.
Le 14 février, jour de la Saint-Valentin, le massacre commence. Les chroniques de Closener et de Königshoffen rapportent le témoignage d’un compagnon tanneur, témoin impuissant de la tragédie. Dès l’aube, des chants sauvages et des cris emplissent la ville. Les barrières du quartier juif sont brisées. La foule s’y engouffre. Hommes, femmes, enfants, vieillards sont égorgés. Les maisons sont incendiées, des familles entières disparaissent.
Un dialogue rapporté par le chroniqueur résume la logique meurtrière : à un Juif affirmant que ses propres enfants meurent aussi de la peste, un boucher répond que le peuple juif, ayant tué le fils de Dieu, est capable de tous les mensonges. La rationalité a cédé la place à la croyance haineuse.
Les survivants, plusieurs milliers selon les sources, sont rassemblés au cimetière juif. Un immense bûcher est dressé. Des enfants sont baptisés de force avant d’être jetés aux flammes. Les chroniqueurs soulignent l’attitude des femmes juives, arrachant leurs enfants aux bourreaux pour les suivre dans le feu.
Ainsi s’achève l’un des pogroms les plus terribles du Moyen Âge occidental. Le massacre de la Saint-Valentin révèle avec une brutalité extrême les mécanismes de la violence collective : peur, rumeur, effondrement de l’autorité, intérêts économiques, et déshumanisation progressive de l’autre. Si ce souvenir demeure, ce n’est pas seulement pour commémorer la mort, mais pour rappeler jusqu’où peut conduire une société qui choisit la haine comme réponse à la peur.







