En plein cœur de l’hiver, alors que la nature semble figée, le judaïsme célèbre la croissance. Chaque année, nous célébrons la fête de Tou Bichevat, le Nouvel An des arbres. Nos Sages relèvent qu’il est écrit dans la Torah “car l’homme est un arbre des champs” (Deutéronome 20, 19). Ainsi, ils établissent un lien entre l’arbre et l’homme. Il est vrai que d’un premier abord l’être humain semble plus proche de l’animal que du végétal, au moins d’un point de vue biologique. Quel est donc le message qui se cache dans cette comparaison ?
Pour répondre à cette question, il convient de comprendre avant ce qui se passe lors du Nouvel An de l’arbre. D’un point de vue botanique, l’arbre fleurit au printemps, donne des fruits en été, et à l’automne il se prépare au froid de l’hiver. En réalité, durant les mois d’hiver, l’arbre semble plongé dans une sorte de dormance. Il est nu, sans feuilles, qui sont toutes déjà tombées. C’est ce mécanisme qui lui permet de survivre au froid hivernal. En effet, les fruits demandent à l’arbre une trop grande quantité d’énergie. Les feuilles sont riches en liquides et leur couche protectrice est particulièrement fine, ce qui présente un bien plus grand risque de gel. Le tronc, quant à lui, est épais et protège bien du froid malgré la grande quantité de sève. La nature semble donc morte.
Et pourtant si on observe attentivement, on comprend qu’il s’agit ici d’un phénomène tout autre. Un processus vital pour l’arbre. Il ne s’agit pas seulement d’un mécanisme de défense pour survivre. Pendant la période de croissance des feuilles, des fleurs et des fruits, l’arbre concentre ses forces vers l’extérieur. Il s’affaiblit lui-même et est parfois endommagé. Certains arbustes comme la vigne n’ont même la force de pousser seuls et sont grimpants ou rampants. Leurs forces de croissance sont presque entièrement consacrées à leurs fruits. On s’en rend compte facilement en mangeant de délicieux raisins bien sucrés ou en buvant un bon cru.
Ainsi lorsque l’automne arrive, l’arbre se dépouille entièrement. Ce n’est qu’alors qu’il peut entamer un processus de régénération. Il est totalement centré sur lui-même. Bien entendu, les pluies de l’hiver y contribuent. Quand arrive le mois de Chevat, l’arbre a accumulé des forces. Il est prêt pour une nouvelle saison de croissance. En d’autres termes, même si, d’un regard extérieur, l’arbre paraît desséché et presque mort, intérieurement il se trouve au sommet de son potentiel de croissance. Tout ce qu’il produira durant l’année n’en sera que la concrétisation.
Nous pouvons maintenant analyser l’aspect spirituel de ce processus. Les Maîtres de l’Éthique nous enseignent que cette capacité de croissance trouve sa source même dans la spiritualité (Mikhtav MéEliyahou, vol. V, p. 166). Cela est suggéré par le développement vertical du végétal. Comme si la forme aboutie de l’arbre se trouvait dans le ciel (en potentiel) et, en se développant, l’arbre chercherait à se conformer à sa source.
Illustrons cela par un exemple concret. Imaginons un arbre splendide, robuste, haut, au feuillage majestueux, chargé de fruits nombreux et savoureux. Si l’on prend une hache et qu’on abat cet arbre, tout cela meurt instantanément. Pourtant, il suffit de prendre un seul noyau parmi ces nombreux fruits, de le planter en terre, et après un certain temps un nouvel arbre poussera, tout aussi grand et impressionnant.
Tout cela provient d’une source spirituelle. Et cela se retrouve chez l’être humain. Prenons le cas d’un homme qui, au cours de sa vie, a pris de mauvaises décisions, au point de sembler s’être coupé de la source de la spiritualité, de la Torah et du judaïsme. Si cet homme accomplit un seul acte qui le reconnecte à cette spiritualité, sa vie peut changer du tout au tout. Ce renouveau est appelé, dans le langage du judaïsme, la téchouva.
Si nous approfondissons encore, nous remarquons que l’individu possède des forces qui paraissent presque surnaturelles. C’est-à-dire qu’il existe en lui des forces spirituelles naturelles, enfouies dans son âme. Ainsi le Créateur l’a façonné. Elles ne sont pas visibles en surface, car elles sont bien cachées au fond de lui. Mais au moment de l’épreuve, l’homme atteint un état où ses forces se révèlent. Les sources d’eau vive obstruées s’ouvrent selon l’expression de Rabbi Haïm Chmoulevitz (Si’hot Moussar, chapitre 48). Mais attention, il ne s’agit pas d’un changement de nature. En effet, Dieu ne le souhaite pas, comme nos Sages nous le rappellent à maintes reprises. Il s’agit tout simplement de la concrétisation d’un potentiel de croissance.
Il est indiscutable qu’il existe des hauts et des bas dans la vie d’un individu, des périodes d’élévation et de chute. Cependant, chacun doit garder à l’esprit qu’il est à l’image d’un arbre au mois de Chevat : ses forces sont enfouies en lui et n’attendent que d’être exprimées. Exactement comme l’a écrit Nahmanide : “son cœur s’éleva dans les voies de Dieu” (Chemot 35, 21). Autrement dit, il n’est rien dont un individu puisse dire : “cela dépasse mes capacités”. Lorsqu’on consacre son cœur et son âme à un objectif et on y aspire, on parvient à réaliser de grandes choses. Ce n’est pas lorsque l’arbre fleurit qu’il se construit, mais lorsqu’il semble immobile.







