Citons l’histoire du vrai comte de Monté-Cristo : Pierre Picaud. En 1807, celui-ci est sur le point de se marier. Mais des amis jaloux le font passer pour un espion anglais et le dénoncent aux autorités. Il est arrêté puis envoyé en prison pour plusieurs années. Pendant près de dix ans, il va mettre au point sa vengeance et élimine un par un trois de ses dénonciateurs. Il finit lui-même poignardé alors qu’il tente d’assassiner le quatrième.
A l’échelle collective, elle est à l’origine de cycles de représailles entre familles, groupes ou même nations. Plus encore, dans certaines sociétés traditionnelles, elle faisait partie des mécanismes de régulation sociale. Prenons pour exemple la vendetta. Dans la Sicile du XIXᵉ et XXᵉ siècle, certaines familles mafieuses suivaient un code d’honneur clanique très strict. Selon celui-ci, toute attaque contre un membre de la famille ou affront à la réputation exigeait une représaille immédiate et codifiée. Dans ce cadre, la vengeance était organisée afin de restaurer l’honneur familial tout en dissuadant d’autres offenses.
Dans de nombreuses cultures anciennes, la vengeance avait même une valeur symbolique. Elle restaurait l’honneur, préservait le statut ou protégeait le groupe.
Le principal problème posé par ce mécanisme qu’on pourrait qualifier de naturel est qu’il ne s’agit pas d’une réparation encadrée et impartiale. Par ailleurs, il n’a pas toujours pour objectif de prévenir un dommage futur. Bien au contraire, dans les faits, nous voyons clairement que cela ne fait que renforcer une spirale de la violence. Ainsi une attaque appelle une représaille, à laquelle il y aura une réponse. La violence ne fera que s’intensifier au fur et à mesure de l’installation de ce conflit.
Pour pallier à ce problème, les sociétés ont mis en place une justice. Cela a pour effet de favoriser l’équilibre collectif au lieu d’une satisfaction personnelle. Notons que ce devoir de justice est un des sept commandements noahides applicables au non-juifs selon la Torah.
Et pourtant, il semblerait que la vengeance fasse partie des valeurs juives prônées par la Torah. S’agirait-il d’un cadre de riposte en accord avec les sociétés de l’Antiquité ? Ou au contraire, peut-on parler d’un concept valable en tout temps ?
En se plongeant dans le récit biblique, on se rend compte que non seulement la notion de vengeance existe, mais qu’il s’agit d’un commandement divin. Trente-neuf ans après la sortie d’Egypte, les Hébreux s’apprêtent à entrer en terre d’Israël après une longue errance dans le désert. Impuissant devant ce peuple et sur les conseils du mage Balaam, le roi de Moab, Balak, décide de leur porter un coup fatal en les entraînant dans la débauche, puis dans le culte idolâtre du Baal. A la suite de cet épisode ayant causé de nombreuses pertes au sein du peuple d’Israël, Dieu ordonne à Moïse de partir à la guerre contre les Madianites. S’il s’agit d’une guerre, c’est le terme de vengeance qui est utilisé dans le texte. « Exerce sur les Madianites la vengeance due aux enfants d’Israël » (Nombres 31, 2).
Le clé pour comprendre cet épisode, et bien d’autres, est la définition du concept de vengeance dans la judaïsme.
Le célèbre maître de la pensée juive, Rav Eliahou Dessler, remarque que si la notion de vengeance existe bien, elle est, en revanche, presque toujours associée à Dieu (Mikhtav Mééliahou tome II p. 124). Il est écrit, par exemple, “Dieu des vengeances, Eternel, Dieu des vengeances, apparais !” Les commentateurs remarquent que Dieu est appelé par deux fois Dieu des vengeances dans ce verset. En effet, la vengeance de Dieu s’est déjà révélée au cours de l’Histoire. Citons les dix plaies précédant la sortie d’Egypte, donc chacune avait pour but de venger l’esclavage sans merci que les Egyptiens ont fait endurer aux Hébreux. Le Psalmique invoque ainsi Dieu pour qu’il exerce Sa vengeance une fois de plus envers ceux qui ont fait du mal au peuple juif.
Et c’est précisément la clé de notre interrogation. Comme nous l’avons souligné, la vengeance est définie dans notre société comme une tentative de restaurer l’honneur et de compenser l’atteinte portée. Il va sans dire que cet aspect ne peut pas s’appliquer à Dieu, qui ne peut être atteint par aucun manque par essence. Pourtant, la Torah parle clairement de vengeance divine. Il faut donc redéfinir cette notion selon le judaïsme. Remarquons que lors de la campagne contre Madian, Moïse lui-même parle de “vengeance de Dieu”.
En fait, lorsqu’un innocent est attaqué, cela donne l’impression que la justice n’existe pas. En d’autres termes, une personne extérieure voit un monde livré à lui-même. Sans Juge, ni Justice. Dans le judaïsme, ce concept n’existe pas. On dit plutôt que “Dieu s’est voilé la face”. C’est-à-dire que Dieu continue à diriger le monde bien évidemment, mais que la Providence divine n’est plus visible. La conséquence immédiate est un sentiment de remise en question. Il faut comprendre que ce mécanisme n’est pas seulement possible. Il est surtout nécessaire pour pouvoir à chacun et chacune d’exercer son libre arbitre. En toute honnêteté, si la justice divine était visible à tous, personne ne s’aventurait à agir en contradiction avec la volonté divine.
La vengeance est une sorte d’équilibre de ce phénomène. Lors des yeux qui ont vu l’attaque d’un innocent voient également la punition de son bourreau, on comprend qu’il y a un Juge et une Justice. Et même si pour un croyant il est évident qu’aucun acte négatif ne reste impuni, il est toujours très difficile de l’intégrer. En revanche, lorsque la punition s’affiche clairement comme une conséquence de l’acte négatif, cela devient beaucoup clair. La boucle est bouclée comme on dit.
En d’autres termes, la vengeance est réservée à Dieu dans le judaïsme. Elle s’applique dans un cas où la perception de Dieu a été entâchée. Elle ne peut donc être exercée que par Dieu lui-même pour rééquilibrer cette perception aux yeux des Hommes. Et bien au contraire, la vengeance telle qu’elle s’applique de nos jours risque plutôt de nourrir les conflits, de créer des dommages irréversibles et d’éloigner un règlement stable et équitable. Lorsqu’il ne s’agit pas de situation de légitime défense, il faut se tourner vers la justice, voire la médiation lorsque cela est possible.







