Petite histoire du rêve
Les rêves ont souvent été perçus comme une porte vers l’inconnu. Dans la Grèce antique, Hippocrate y voit la révélation de l’état du corps. Homère, quant à lui, parle de communication avec l’au-delà. Dans l’Empire romain, le coniector (interprète de rêves) conseille l’empereur si le rêve est classé comme véridique. Cela rappelle d’ailleurs l’histoire biblique de Joseph. Il est libéré de prison grâce à sa capacité d’interpréter les rêves. Il est même nommé vice-souverain d’Égypte après avoir interprété les rêves de Pharaon et l’avoir orienté sur des décisions étatiques.
De nos jours, le rêve est plutôt perçu comme une expérience psychologique personnelle. Ainsi pour Freud, c’est « la voie royale vers l’inconscient » (Die Traumdeutung, 1900). Le véritable message est déguisé pour contourner la censure psychique. Et il vient révéler le désir inconscient refoulé qui se cache derrière. Beaucoup plus récemment, les neurosciences y voient un mécanisme complexe combinant la mémoire, l’imagination, la régulation émotionnelle et une activité neuronale spontanée (plus ou moins aléatoire).
La question se pose. Comment le rêve est-il réellement perçu dans le judaïsme ?
Le rêve vu par le Talmud
Il est rapporté dans le Talmud une histoire assez troublante. Deux Sages, Abayé et Rava, font les mêmes rêves. Bar Hédaya, connu pour interpréter les rêves, donne systématiquement une explication positive à Abayé, qui le rémunère, et une explication négative à Rava, qui refuse de payer. Lorsque Rava commence, lui aussi, à lui donner de l’argent, Bar Hédaya se met aussitôt à lui fournir des interprétations favorables. Un jour, Rava découvre dans la poche de Bar Hédaya un livre affirmant : “tous les rêves suivent l’interprétation qu’on leur donne”. Comprenant l’ampleur de la manipulation, Rava maudit Bar Hédaya. Et celui-ci meurt exactement comme Rava l’avait annoncé.
Un autre Sage du Talmud, Rav Hisda, a dit qu’il est positif pour l’individu de rêver, quel que soit le rêve. Selon lui, un cauchemar est préférable à un bon rêve. La mauvaise sensation provoquée remplace des souffrances éventuelles que la personne aurait dû traverser. Tandis que la sensation positive procurée par un bon rêve se substitue à une récompense qui lui reviendrait de droit. Il ajoute qu’un rêve non interprété est comparable à une lettre non ouverte : on ne peut jamais savoir ce qu’elle contient. De même, un rêve (bon ou mauvais) qui se réalise ne se réalise jamais dans sa totalité.
Cela correspond à l’affirmation du très célèbre Rabbi Chimon bar Yohaï : un rêve contient toujours des éléments futiles. En d’autres termes, un rêve mélange toujours vrai et faux.
D’ailleurs, un des Sages du Talmud disait qu’il ne faut pas tenir compte des mauvais rêves, car “les rêves parlent en vain”. En revanche, lorsqu’il s’agissait d’un bon rêve, il disait plutôt : comment les rêves parleraient-ils en vain ? C’est par un rêve que Dieu communique avec l’Homme (Berakhot 55a). Le moins qu’on puisse dire est que son avis sur la question demande à être éclairci. Un autre Sage affirmait qu’au contraire, une personne ne peut voir dans ses rêves les pensées de son cœur uniquement. C’est à dire qu’une personne ne peut voir en rêve que ce qu’elle pense réellement, ou du moins ce qu’elle conçoit inconsciemment.
Prophétie ou paroles vaines ?
Il est vrai qu’il est dit dans le Talmud que le rêve est un soixantième de la prophétie et dans le Zohar (Vayé’hi) que l’ange Gabriel lui-même est responsable des rêves. Cependant, en analysant les sources rabbiniques plus récentes, on se rend compte que la plupart des décisionnaires pense qu’il ne faut pas tenir compte des rêves. Citons Rabbi Mordekhaï Jaffe (fin du XVIe siècle) ou Rabbi Eliezer Papo (début du XIXe siècle).
À ce sujet, l’ancien grand rabbin d’Israël, Rav Ovadia Yossef, cite des Sages du début du Moyen Âge (Hazon Ovadia, Berakhot). Selon ces derniers, déjà à leur époque, on ne devait pas tenir compte des rêves car on ne maîtrisait déjà plus leurs significations. D’un point de vue pratique, cela signifie que même s’il existe un processus de “bonification d’un mauvais rêve” (par le jeûne ou la charité par exemple), il ne faut pas trop y accorder d’importance de nos jours. Il est préférable de concentrer ses efforts dans l’étude de la Torah, la pratique des bonnes actions et le travail sur ses traits de caractère.
Une révélation de ce qui est caché
Dès lors, nous pouvons appréhender le mécanisme sous-jacent aux rêves. Comme l’a compris la psychologie moderne, le rêve permet de révéler à l’individu ses pensées intérieures (son inconscient). Mais ceci est dans le but de l’éveiller à s’améliorer. C’est ainsi que dans des cas extrêmement rares, un rêve révèle aussi l’avenir afin de permettre à la personne de se prendre en main (Mikhtav Mééliyahou tome IV).
C’est précisément pour cette raison qu’une personne qui ne fait aucun rêve durant une période de sept jours est appelée “mauvais”. Cela vient révéler l’épaisse obscurité qu’il a en lui et qui étouffe le petit espace de lumière qu’il a au fond de lui, tout au fond. En d’autres termes, cette personne vit tellement dans le mensonge qu’elle ne peut plus percevoir la vérité.
Il en est de même pour les interprétations mentionnées dans le Talmud. Elles révèlent la racine positive que le mauvais penchant détourne. Toute pulsion matérielle provient d’une aspiration spirituelle dévoyée. Ainsi le processus de bonification d’un rêve permet de remettre l’individu sur la bonne voie. Lorsqu’une personne fait un rêve qui la dérange, c’est pour qu’elle se reprenne en main comme nous l’avons compris. Mais si elle ignore cet avertissement, elle ne fait qu’aggraver son cas.
Le rêve trouve sa source dans le monde matériel dans lequel nous vivons. En effet, ce monde-ci est surnommé par les Sages “monde du mensonge”. C’est-à-dire un monde dans lequel vérité et mensonge sont mêlés pour préserver le libre arbitre. C’est pourquoi aucun rêve n’est dépourvu de futilités. Le mensonge voile la vérité. L’enjeu est justement de discerner la vérité au milieu du faux.
Pour ce qui est des rêves qui se réalisent selon l’interprétation accordée, il semble que l’on montre à l’individu une image neutre. Selon son ressenti et sa parole, il en décide le sens. Quand quelqu’un d’autre donne une interprétation et que le rêveur l’accepte, c’est cela qui détermine l’orientation. C’est le cas de Pharaon qui n’accepte pas les interprétations des magiciens (qui ne se sont absolument pas réalisées) mais qui accepte celle de Joseph (qui s’est effectivement réalisée).
Concluons sur une citation d’un ouvrage sur l’Éthique juive de la toute fin du Moyen Âge, le Or’hot Tsadikim. “Celui qui s’habitue avoir des pensées entièrement vraies, verra de véritables visions même la nuit.” Comme nous l’avons déjà compris, lorsqu’un individu s’efforce d’être toujours dans le vrai, il laisse la possibilité à son âme de lui révéler la vérité.







