Mais cette vie fragile bascule dans l’horreur avec la guerre.Dès 1941, les rafles s’abattent sur la communauté juive du quartier. Le 16 juillet 1942, la rafle du Vel’ d’Hiv frappe de plein fouet : des familles entières sont arrachées à leurs foyers. En 1944, plus de quatre mille femmes, enfants et vieillards de Belleville ont été déportés vers les camps de la mort. Parmi eux, de nombreux enfants des rues. Le quartier, qui résonnait autrefois de rires, s’enfonce dans le silence et la peur.

Et pourtant, la vie va reprendre. Dans les années 1950-60, Belleville se remplit d’un nouvel accent, d’une chaleur nouvelle. Les Juifs tunisiens arrivent, après l’indépendance de leur pays. Ils fuient, eux aussi, les menaces, mais apportent avec eux un soleil, une musique, une joie contagieuse.
Ils s’installent là où les loyers sont modestes, là où la vie de quartier reste possible. Très vite, Belleville se transforme. Le yiddish cède la place au judéo-arabe, le hareng à la brick, et les parfums d’huile d’olive et d’harissa s’invitent dans les ruelles.

C’est la naissance de “La Goulette sur Seine”, comme on aimait le dire avec tendresse.
Les rues s’animent de commerces : les pâtisseries de Nani, les sandwichs tunisiens de Gabin, les boucheries casher où les clients discutent autant qu’ils achètent.

Les commerces ferment le vendredi avant Chabbath, et les rideaux se relèvent au sortir du samedi soir. Cette temporalité religieuse, visible et assumée, redonne une identité forte au quartier.
Les commerces ne sont pas que des lieux de consommation : ce sont des points de ralliement, de sociabilité, de mémoire.

Les grandes célébrations — Pessa’h, Souccoth, Yom Kippour — transforment le quartier en un immense lieu de retrouvailles.
Les familles viennent de toute l’Île-de-France pour faire leurs courses avant les fêtes : les odeurs de pain, de pois chiches et de beignets emplissent les ruelles. Dans les synagogues, on se serre, on chante, on rit.

C’est ici qu’ont grandi certains des plus grands artistes juifs tunisiens :
El Kahlaoui Tounsi, Raoul Journo, puis Michel Boujenah, Dany Brillant, Élie Kakou…
Ils portent en eux cette autodérision, cet humour tendre, cette manière de transformer les blessures en rires et la nostalgie en lumière.

Les Juifs tunisiens de Belleville ont traversé la pauvreté, la promiscuité, parfois le mépris. Mais ils ont résisté avec dignité, par la solidarité, la famille, la joie.
Ils se sont intégrés dans la société française sans jamais renoncer à leur identité. Et surtout, ils ont su tisser des liens sincères avec les autres habitants du quartier : Maghrébins, Africains, Asiatiques.

Belleville, c’est un parfum de coriandre et de nostalgie, un mélange de harissa et de vin doux, un accent chantant et un rire généreux.
Un lieu où, encore aujourd’hui, plane cette phrase qu’on entend parfois au détour d’une rue :
“Ici, on a tout quitté, mais on n’a rien perdu.”







