Il me jeta un jour, alors qu’il fredonnait une mélodie orientale d’un air pensif :
« Je me retrouve souvent là-bas, et elles me passent encore par la tête, de temps à autres… »
Voyant mon regard interrogateur, il demanda :
« Ah ! Tu ne sais pas que je suis né à Machad, en Iran, et que c’est pour ça que les prières musulmanes apprises durant mon enfance me passent encore de temps en temps par la tête ? »
J’ignorais complètement de quoi il parlait et Yits’hak entreprit alors de me raconter une longue histoire, une histoire de fidélité, d’obstination et de dévouement à ses racines d’une communauté tout entière, confrontée à une persécution fanatique qui la contraint à une conversion forcée à l’islam. Il me décrit alors la double vie qui fut la sienne au sein de sa famille, dès la petite enfance : le puits dans la cour où il descendait avec agilité, à l’aide d’une échelle de corde, pour y récupérer le vin caché pour les besoins du Kiddouch de Chabbath ; les prières et les cours d’éducation religieuse dans la mosquée du quartier juif ; le Talmud Torah clandestin ; le contrat de mariage musulman de sa mère, qu’elle conservait précieusement, à toutes fins utiles, avec sa Ketouba juive ; les heures passées le Chabbath dans le magasin familial, à la place des adultes, pour faire croire que les affaires continuaient comme à l’accoutumée ; la crainte de sortir dans les rues hors du quartier juif, les jours de pluie, au cas où il toucherait un musulman ou un objet quelconque lui appartenant ;
Pourquoi ? Tu ne sais donc pas que pour eux le Juif est impur, et que l’eau de pluie peut transmettre cette impureté… ?
Machad, la mystérieuse
Que s’est-il donc passé à Machad, joyau de la Perse chiite, l’une des “villes saintes” du pays ?
Comment en est-on arrivé à cet exemple, rare en pays musulman, d’une persécution anti-juive aboutissant à une conversion sous la contrainte des Juifs à l’islam ?
C’est, à ce que l’on suppose, au début du 18e siècle que des Juifs parviennent à s’installer à Machad, ville située au nord-est de l’Iran, à proximité des frontières de l’Afghanistan et des pays connus aujourd’hui comme Ouzbékistan et Turkménistan. Ils vont y exercer les professions typiques des Juifs de toutes les époques et de tous les exils : commerçants, artisans, médecins et même, par extraordinaire, collecteurs d’impôts. Leur installation a été difficile et tardive, par rapport au reste du pays qui s’appelait encore à l’époque la Perse : Machad abrite en effet le tombeau du huitième imam de l’islam chiite, elle est donc considérée comme une “ville sainte” et la population s’y montre très hostile aux Juifs “impurs” (cette notion d’impureté des Juifs est spécifique au chiisme).
L’affaire commence le 28 mars 1839, avec ce que les Iraniens nomment jusqu’à ce jour “les événements d’Allahdadjan” (“don de D.ieu”, ce qui se comprend comme « victoire de l’islam ») : un Juif est accusé d’avoir insulté l’islam et son prophète, ce qui déclenche immédiatement un violent pogrom. Le quartier juif est dévasté, nombre de ses habitants sont assassinés, des synagogues sont livrées aux flammes, et le décret tombe : tous les Juifs — on en compte encore environ deux mille — doivent se convertir à l’islam.
Le phénomène est rare en pays d’islam, et l’on n’en connaît pas d’autres exemples depuis le Moyen Âge, en Espagne et au Yémen.
De ce jour et jusqu’en 1925, les Juifs de Machad vont connaître une vie semblable à celle des marranes espagnols, contraints autrefois de se convertir au christianisme : ils doivent pratiquer pour leur part les coutumes islamiques, ils prennent des noms musulmans, entretiennent une mosquée dans leur quartier, assurent une instruction coranique à leurs enfants et se marient selon les usages du chiisme.
Mais ils demeurent secrètement fidèles, autant que possible et malgré le risque encouru, à la pratique du judaïsme : sous la conduite d’érudits de leur communauté, mais aussi conseillés et encouragés par certaines autorités rabbiniques de régions environnantes, ils maintiennent l’usage de leur dialecte judéo-persan, entretiennent un Talmud-Torah clandestin, font des circoncisions conformes à la Halakha, donnent des noms hébraïques à leurs descendants, célèbrent fêtes et mariages, postent des enfants dans leurs magasins les jours de Chabbath et de fêtes…
La circoncision se nommera prudemment, dans leur langage codé, “visite médicale” et à Pessa’h ils mangeront du “pain non levé”.
N’oublions pas un détail important : si les Juifs de Machad respectent tous les règles draconiennes de prudence qui s’imposent pour mener cette double vie, ils n’oublient tout de même pas de s’assurer les bonnes grâces des autorités, en leur versant chaque année de généreux bakchichs. Moyennant quoi, ils se voient assurés de ce que leurs éventuels inquisiteurs sauront fermer les yeux, en cas de problèmes…
Le retour à la liberté
Ce combat héroïque d’une communauté tout entière va se poursuivre jusqu’au début du XXe siècle. La Perse va alors connaître peu à peu une période de libéralisation qui va permettre aux Juifs, comme aux autres minorités religieuses du pays, de pratiquer plus sereinement leur religion.
Mais pour les crypto-juifs de Machad, la liberté sera recouvrée en 1925, avec l’avènement de la dynastie des Pahlévis : ils peuvent désormais vivre au grand jour — mais non sans certaines précautions — leur judaïsme.
La plupart quittent Machad pour Téhéran, certains choisissent de partir pour Erets Israël, d’autres fondent des communautés jusqu’à ce jour très soudées, aux États-Unis, en Allemagne ou en Angleterre.
Certains sont demeurés toutefois à Téhéran, qu’ils peuvent difficilement quitter depuis l’arrivée au pouvoir de Khomeiny en 1979 : ils y connaissent maintenant le sort inquiétant de la petite communauté de Juifs, qui tentent avec courage et abnégation de maintenir une existence évidemment précaire, dans un environnement hostile. Que le mérite de Mordekhaï et d’Esther les protège !